Verso palimpseste © Blois, Musée des Beaux-Arts, Inv. 73.7.52. Photographie IRHT-CNRS

Une page d’un manuscrit d’Archimède retrouvée à Blois par un chercheur de Sorbonne Université

Un feuillet perdu d’un traité d’Archimède a été redécouvert en octobre 2025 à Blois par Victor Gysembergh, directeur de recherche au Centre Léon Robin pour la pensée antique (Sorbonne Université – CNRS). Découvert en 1899 et identifié en 1906, le palimpseste d’Archimède changea de localisation au cours du XXe siècle et, probablement au cours de la Seconde Guerre mondiale, trois de ses feuillets furent séparés du document étudié par les chercheurs qui les considéraient alors perdus.

Retour sur l’identification du feuillet retrouvé et le travail sur les sources anciennes en histoire des sciences.

Illustration : Verso du feuillet 123 du palimpseste d'Archimède © Blois, Musée des Beaux-Arts, Inv. 73.7.52. Photographie IRHT-CNRS

La découverte

Un palimpseste est un manuscrit dont le texte a été effacé du parchemin (la surface de la peau du parchemin étant grattée ou poncée) puis réutilisé pour inscrire un nouveau texte. Les textes antiques qui nous sont parvenus ont ainsi été de multiples fois copiés au cours des siècles et, parfois, effacés, par méconnaissance ou dévalorisation de leurs contenus. Le travail des chercheurs consistent alors à identifier le contenu des palimpsestes lorsqu’ils sont découverts, puis à identifier les liens entre les différentes copies d’un même texte. En les datant et en les ordonnant (cette version est une copie de celle-ci plus ancienne), les spécialistes de paléographie et de philologie reconstituent le contenu d’un texte en s’approchant au plus près de l’original, en identifiant la copie la plus ancienne du texte.

Le chercheur Victor Gysembergh dirige le projet européen PALAI étudiant les réécritures des manuscrits et le contexte de celles-ci. Il mène ainsi avec son équipe un travail de repérage systématique des palimpsestes. Il raconte avoir plaisanté en pensant à regarder les inventaires pour la ville de Blois, qui hébergeait autrefois des manuscrits royaux : dans Arca, la bibliothèque numérique de l’Institut de recherche et d’histoire des textes, un parchemin du Xe siècle est signalé au Musée des Beaux-Arts de Blois. L’écriture interpelle le regard du chercheur, la présence de figures géométriques et d’une enluminure tardive aussi. En déchiffrant les mots lisibles, en grec, Victor Gysembergh reconnaît un passage du Traité de la sphère et du cylindre d’Archimède (Livre I, propositions 39 à 41), photographié et transcrit par J.L. Heiberg au début du XXe siècle. En comparant avec les photographies centenaires, conservées à la Bibliothèque Royale du Danemark, l’évidence s’impose : il s’agit d’un des trois feuillets perdus du palimpseste d’Archimède, aujourd’hui conservé au Walters Art Museum à Baltimore (États-Unis). Ce manuscrit, le plus ancien exemplaire des copies successives de sept traités d’Archimède, est le témoin médiéval de sa pensée, développée treize siècles plus tôt.

Étudier le contenu d’un palimpseste

Pendant près d’un siècle, les photographies d’Heiberg ont été pour les scientifiques le seul accès au palimpseste d’Archimède. Au début des années 2000, une campagne d’imagerie multispectrale, photographiant le manuscrit sous différentes longueurs d’onde, a permis de révéler les textes du parchemin avec plus de précision, y compris des fragments de textes antiques inconnus. Vingt ans plus tard, avec les évolutions technologiques et la découverte de ce feuillet perdu, une nouvelle analyse est envisagée.

Le feuillet découvert, le 123ème sur les 177 identifiés par Heiberg1, présente une enluminure ajoutée au XXe siècle qui masque les écritures préalables. Une nouvelle campagne d’imagerie multispectrale (visible, infrarouge, ultraviolet, rayons X) incluant ce feuillet retrouvé permettra de révéler les textes indétectables sur les photographies de 1906. De plus, la collaboration avec une infrastructure américaine, le Stanford Linear Accelerator (SLAC), et son équipe spécialisée dans l’étude des palimpsestes devrait détecter les résidus métalliques de l’encre utilisée pour le texte sous l’enluminure (cartographie par fluorescence de rayons X sur synchrotron). Par ailleurs, des travaux sont menés, notamment à Sorbonne Université, pour développer des méthodes d’analyse des images produites, en affinant la détection des traces d’écriture invisible avec la vision artificielle.

L’histoire du palimpseste d’Archimède

Le manuscrit du Xe siècle contenant sept traités d’Archimède de Syracuse fut partiellement effacé au XIIIe siècle et transformé en livre de prières. Conservé au début du XXe siècle au Métochion du Saint-Sépulcre, une dépendance de l’Église orthodoxe à Constantinople (aujourd’hui Istanbul), il est consulté par le philologue danois Johan Ludvig Heiberg qui découvre, sous le texte religieux, les écrits d’Archimède. La publication de l’article scientifique relatant l’identification du palimpseste est suivie d’une annonce en Une du New York Times le 16 juillet 1907, et d’un second article le lendemain2.

Par la suite, le manuscrit disparaît, probablement vendu, et réapparaît dans la collection privée d’un marchand d’art français, Salomon Guerson. L’exportation du manuscrit fut autorisée par le ministère français de la Culture en 1996 et le manuscrit fut vendu aux enchères chez Christie’s en 1998, pour deux millions de dollars à son actuel propriétaire, collectionneur privé. Trois feuillets manquaient.

Alors, d’où provient le feuillet retrouvé ? André Frank, homme de théâtre, de télévision et collectionneur, a légué sa collection au Musée des Beaux-Arts de Blois : parmi les costumes et objets d’art, des enluminures, dont on ignore le mode d’acquisition. L’hypothèse concernant les trois feuillets égarés suppose ainsi qu’ils auraient été vendus individuellement, peut-être dans les temps troubles de la Seconde Guerre mondiale, en y ajoutant des enluminures pour augmenter leurs valeurs marchandes sur la base de critères esthétiques. En effet, cet ajout altère le manuscrit et diminue sa valeur scientifique.

À la recherche des deux feuillets manquants (et d’autres palimpsestes)

La conservation et l’identification de ce feuillet perdu sont le fruit de hasards. André Frank a légué sa collection personnelle sans connaître la nature et la valeur du document. Le musée l’a catalogué et numérisé, en précisant que c’était un palimpseste dans sa notice d’inventaire, mais sans en connaître le contenu. L’infrastructure numérique a permis la recherche par mots-clés au détour d’une idée, lancée lors d’une conversation entre collègues. Les deux autres feuillets ont pu connaître la même trajectoire, attendant encore d’être redécouverts.

Si les chercheurs peuvent « consacrer quelques heures par semaine à explorer des catalogues numériques et à écrire aux conservateurs de fonds peu consultés »3, en parallèle de leurs travaux en cours, les collections privées demeurent silencieuses :  « combien de trésors restent encore invisibles, faute d’avoir été cherchés ? »4.

Victor Gysembergh rappelle ainsi que les documents des collectionneurs privés peuvent contribuer à la recherche scientifique et celle-ci peut permettre de mieux connaître leur histoire et leur valeur patrimoniale :

« Les manuscrits anciens, en particulier les palimpsestes, sont rares et précieux. Mais la numérisation ne les endommage pas, et augmente au contraire leur valeur en révélant leurs contenus. Elle permet qu’une reproduction soit déposée dans une base de données accessible. [...]
Les parchemins sont aussi fragiles : humidité, variations de température, matériaux acides peuvent en quelques décennies effacer ce que vingt siècles ont préservé. L’IRHT-CNRS, la BNF, les Archives nationales ou l’équipe du projet ERC PALAI, dont je suis responsable, peuvent conseiller gratuitement tout collectionneur souhaitant protéger ses biens. »5

Pour signaler un palimpseste ou demander un conseil en conservation, écrire à :

cnrs-palai@cnrs.fr 

Victor Gysembergh. A leaf from the Archimedes palimpsest rediscovered in Blois. Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, 6 mars 2026. 

Dépôt HAL : Victor Gysembergh. « A Leaf from the Archimedes Palimpsest Rediscovered in Blois. » Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, 2026, 236, pp.23-26. ⟨hal-05539526⟩ 

1      Thomas Little Heath, Sir (ed.), The method of Archimedes, recently discovered by Heiberg; a supplement to the Works of Archimedes, 1897. Cambridge University Press, 1912, (ark:/13960/t14m9qx2p ), p.8, accessible à :  https://archive.org/details/cu31924005730563/page/n7/mode/2up 

2     Heiberg, J. L. “Eine Neue Archimedeshandschrift.” Hermes 42, no. 2 (1907): 235–303. http://www.jstor.org/stable/4473078 ;« Big Literary Find in Constantinople », The New York Times, July 16, 1907, page 1, https://www.nytimes.com/1907/07/16/archives/big-literary-find-in-constantinople-savant-discovers-books-by.html ; « The Archimedean “Find” », The New York Times, July 17, 1907, page 8, https://www.nytimes.com/1907/07/17/archives/the-archimedean-find.html.

3     Victor Gysembergh, « Palimpseste d’Archimède : comment une page perdue a refait surface à Blois », The Conversation (France), 08 avril 2026, https://theconversation.com/palimpseste-darchimede-comment-une-page-perdue-a-refait-surface-a-blois-279261.

4     Idem

5     Idem